Dans la photo de mon corps familial, j’ai les yeux de ma grand-mère, les migraines de ma mère et le dos voûté de mon père.
J’ai toujours eu des douleurs au corps. Les genoux, les chevilles, le dos. Je carbure aux antalgiques, c’est un bordel sans nom. Quand je dis à ma sœur que j’ai des varices aux mollets, elle me dit “ Oh ça. C’est un truc de famille. Demande à mon père ! ” Et mon père, au bout de la pièce, me confirme. De cet air où il croise les bras, regarde le sol, serre les lèvres et hoche de la tête. Tout désolé de cet héritage de corps tout pourri. Mes douleurs au corps, c’est un truc de famille. C’est fou, non ? Genre mes potes blancs héritent de sommes d’argent ou d’appartements, moi j’hérite des jambes lourdes et des bas de contention de ma grand-mère. Je me fais bien niquer.
Ce qui nous lie dans ma famille, ce sont nos corps. De mon grand-père, de mon père à ma mère. De mes sœurs à mes frères. Des tantes maternelles aux tantes paternelles. C’est le même merdier. Travail en 3×8, de nuit, coupé ou décalé dans l’industrie de la peinture, de la distribution de journaux, du bâtiment, du nettoyage, encore du bâtiment — beaucoup de bâtiment, et de l’industrie pharmaceutique. Une belle brochette de gens qui ont mal au corps, dans des secteurs qui ne connaissent pas la crise. Sur au moins trois générations, nous sommes les chevilles ouvrières endolories de l’Europe.
Chez moi, travailler ça veut dire grandir. Et moi je me souviens de la première fois que j’ai grandi. J’avais dix-huit ans et c’était arrivé avec un coup de fil qui m’avait foutu un coup de pied au cul. Il devait être presque 11h, et une de mes cousines qui bossait dans une agence d’intérim à Bruxelles m’avait téléphoné. Deux fois. Sihame, je t’ai trouvé une place à l’endroit où travaillent tes sœurs mais tu dois y aller tout de suite ! Réponds vite ! J’avais dû lui répondre un truc du genre « hein ? Non, mais là c’est un peu trop juste. Mais la semaine prochaine ? ». J’étais encore dans mon lit. Elle m’avait défoncé Hein ? Mais pas du tout, bouge-toi tout de suite ! Tu crois que t’es au restaurant ou quoi ? J’ai toujours su que le moment d’aller travailler comme mon père, mes frères et sœurs arriverait, mais je pensais pas que ça arriverait quand je serais dans mon lit. Si tu y vas pas maintenant, c’est même pas la peine d’espérer que je te trouve autre chose. Allez c’est parti.
Dans ma famille, c’est pas qu’on s’en fout des études. C’est juste que les études ne sont pas un paramètre existant. Quand on a une gueule à taper des kilomètres de Gyproc sur des murs ou quand on porte le foulard, la majorité des études ne mènent à rien. Au bout de la rue, l’impasse. Alors on essaye pas. Pas qu’on est débiles, ou quoi. Juste au moins, le capitalisme s’en tape le coquillart de ce que tu portes sur la tête ou de ce que tu as dans la tête. Tant que tu as des bras qui portent, qui poussent ou tirent. C’est déshumanisant. Mais tu manges et tu payes ton loyer.
En juillet 2007 je sors de l’école, j’ai dix-neuf ans depuis une semaine, et c’est le premier jour du reste de ma vie d’ouvrière. J’ai pris le tram jusqu’au hangar de la rue Carli, à Evere, où se trouvait une boîte spécialisée dans l’approvisionnement des pharmacies.
Mes deux grandes sœurs y travaillaient déjà depuis quelques temps. On était venu m’accueillir à la porte, ça avait des allures de rite de passage. Mes sœurs m’ont fait le tour du proprio comme si le truc était une annexe de notre baraque. Là, c’est où on mange. Là, c’est où tu dois aller pointer quand t’arrives. Là, tu peux te cacher quand tu veux faire une pause, mais pas plus de 5 minutes sinon tu mets les autres dans la merde. C’était à la fois flippant et excitant. Le monde ouvrier, c’était un truc abstrait qui avait toujours plané autour de moi. Mon père aussi travaillait dans une usine. Lui, il était manutentionnaire, il bossait en horaire de nuit aux AMP, à l’époque le plus gros fournisseur de journaux du pays. Mes frères et mon beau-frère étaient dans le bâtiment. C’était mon tour.
J’avais reçu un petit tampon qui portait un numéro, accroché à une cordelette à mettre autour du cou. Soi-disant ça servait à tamponner les bons de commandes. Ça servait surtout à ce qu’on sache identifier sur quel boulet on devait aller gueuler s’il y avait des erreurs. J’étais préparatrice de commandes. En gros, t’es debout face à des bacs en plastiques bleus qui défilent et qui sont éjectés devant les rayons que tu couvres. Les rayons portent tous une lettre de l’alphabet et chacun·e a cinq ou six lettres à couvrir. Une fois devant ton bac éjecté du rail – comme toi, de ton lit deux heures avant, tu prends la feuille qui se trouve à l’intérieur, puis tu vas chercher dans les rayons, les médocs à mettre dedans. Au début tu galères, tu plisses les yeux. Tu cherches pendant une plombe et à quatre pattes où est-ce qu’ils ont foutu le Dafalgan. Tu trouves le Dafalgan mais tu cherches toujours ta dignité au rayon 13K2-14.
Après un an et demie, tu reconnais les codes, la couleur des packaging, le poids des boîtes. Tu balances le médoc dans ton bac, à 5 mètres de distance comme si t’étais Michael Jordan. T’accueilles et tu formes les nouveaux intérimaires, tu leur donnes des conseils sur la vie comme si t’étais la grand-mère de Pocahontas. T’inquiètes au début c’est bizarre, c’est le démarrage. L’important c’est l’atterrissage. Sauf à 18h, là c’est la merde. T’as de bonnes chaussures ?
Entre 18h et 20h, c’était le rush. Il fallait finir toutes les commandes et tant pis si ça dépassait 20h. On y va au finish. Au début t’es choquée. On te demande de courir. Puis de courir plus vite. Parfois tu glisses, tu tombes, mais le temps est compté, tu te relèves vite. Parfois tu tiens mal une boîte et le flacon de sirop se pète par terre. il faut appuyer sur le bouton rouge qui arrête toute la chaîne. Ça gueule de l’autre côté de l’alphabet. Vite courir pour aller chercher la sciure de bois pour absorber ton brol. Tu t’en veux de faire perdre du temps à tout le monde. Tu te demandes si c’est normal que tout le monde trouve ça normal. Après un an et demie, tu te demandes plus rien. Tu souffles du nez quand les nouveaux font n’importe quoi. Blaireaux. T’espères finir avant 20h15 et tu rentres chez toi en boitant.
Le week-end, on déjeunait en famille. Après, on se faisait craquer nos dos. Je veux dire littéralement. Pas un corps pour rattraper l’autre. Une personne croisait les bras en se tenant les épaules, puis une autre personne, de plus grande taille, se mettait derrière pour la soulever et lui faire craquer le dos. Mon père craquait le dos de mon frère. Mon frère celui de ma sœur. Ma sœur le mien. Moi celui de mon neveu. Lui celui de son frère. La chaîne humaine d’amour du Télévie, version craquement de dos. Olé ! Si le folklore est une science des traditions, alors on est en plein dedans. Le mal de corps en héritage.
En 2009, la grippe A(H1N1) éclate. Il faut approvisionner les pays voisins en vaccins. On cherche une batterie d’opérateurices de production non qualifié·es pour remplir les maillons des chaînes qui ont l’ambition de tourner à fond de balle. Matins, midis, soirs. Avec une trentaine d’autres, je suis formée pendant 4 mois, aux Good Manufactoring Practices – Les bonnes pratiques de fabrication. Le prérequis pour bosser en milieu aseptisé, au plus près de la fabrication des médicaments. Les machines turbinent comme prévu. Il faut se foutre en slip dans un vestiaire rempli de gens, pour mettre une combinaison bleue fluo, j’ai des pauses de 37 minutes. En salle blanche, il est interdit de courir, et ça franchement, c’était une révolution. Un an. Comme j’ai commencé à faire du Stand up avec un collectif, je décide de faire les shift de nuit pour me permettre de répéter en journée. 22h-06h, dimanche-jeudi. Comme mon père. Deux ans. Les besoins en production sont tels que les appels à faire des heures supplémentaires s’enchaînent. Ibuprofène pour calmer mes douleurs au dos. Les heures sup’ des week-end nous sont payées à 150%, avec des bonus nets d’impôts. 100€ samedi. 150€ le dimanche. On se bouscule, on joue des coudes pour inscrire son nom dans les affiches A3 à l’entrée. C’est Byzance. Trois ans. Ibuprofène, encore. Je vends ma petite Ford Fiesta cabossée, j’achète une meilleure voiture d’occasion. Quatre ans. J’enchaîne les semaines de 48 heures à l’usine. 60 heures, si on rajoute les heures de répétitions. Gaviscon pour soulager les brûlures d’estomac causées par l’Ibuprofène. Je signe un CDD, puis un deuxième. Je tourne à Bruxelles et en Belgique avec mon collectif de Stand up. Cinq ans.
Et puis un jour, j’ai 25 ans et mon corps s’arrête. Je fais un burn-out de corps.
Je me pointais au parking, puis au moment de badger, mes muscles devenaient tout raides et c’était impossible de tendre le bras vers le boîtier. J’appelais pour prévenir que j’étais malade. Je pleurais dans ma caisse. Je faisais des tours sur l’autoroute pour passer le temps. Puis je rentrais avec mon corps tout cassé, comme si de rien n’était. Le capitalisme avait eu ma peau.
Au début, j’avais rien dit à la maison. J’avais honte. Comme l’impression de trahir ou de pas être à la hauteur des corps des membres de ma famille. Ceux qui avaient fait ça toute leur vie, et avaient tenus avant moi. Ceux qui continueront à faire ça toute leur vie, et à tenir après moi. J’ai rafistolé mon corps, et j’y suis retournée, il fallait manger. Pour qui je me prenais. J’ai été ailleurs, parce que mon dernier CDD n’avait pas été renouvelé. Trop de « congés maladie ». Re Blaireaux. Emballeuse, trieuse, porteuse. Que des boulots qui portent le nom de ce que tu vas faire dedans. Pas comme les bullshits jobs, genre « consultant » où tu sais ni de qui, ni de quoi. À Bruxelles, à Wavre, à Ottignies. De zonings en zonings. À côté, je file des petits coups de main bénévoles dans une asso de jeunesse. Cette fois, je fais pas les deux en même temps. J’ai appris de mes erreurs.
Un pote me trouve un contrat de remplacement de trois mois, dans une asso qui apprend le français aux adultes. Pour la première fois, je suis payée en étant assise. J’ai même un ordinateur. Des collègues qui me racontent leurs vies plus ou moins passionnantes. Et je peux passer la matinée à lire des mails en buvant du café et gagner plus de thunes que chez Bpost. Je trouvais ça honteux les deux premières semaines. Absurde après un mois et demi. Complètement normal, Dis c’est toi qui a pris ma tasse à café ? à la fin des trois mois. Le corps est malléable ! Je quitte le monde ouvrier avec une promesse, celle de plus jamais y foutre un pied dedans.
À 27 ans, je fais une validation des acquis et de l’expérience qui me permet de commencer un Master en horaire décalé, à l’Université Catholique de Louvain. « Politique économique et sociale ». Si on devait exploiter mon corps et celui des membres de ma famille, autant que je comprenne pourquoi. Mon CV d’OVNI n’intéresse personne et mon niveau de précarité est tellement critique que je dois retourner bosser. En intérim. Là où il n’y a pas d’entretien d’embauche.
La dernière fois que j’ai mis les pieds dans mon ancienne usine, j’avais dit à mes collègues que je reviendrai jamais ici. Ça avait un goût d’échec, un peu. J’ai revu les visages familiers qui tiennent aujourd’hui des fonctions à responsabilités. Alors, t’as fait le tour et t’es revenue ? Les gens pensent qu’il y a mieux, et puis ils reviennent toujours à la maison ! On a rigolé, on s’est rappelé de la grosse grève qu’on avait fait, de nos nuits de dingo, de quand les américains venaient faire de grosses inspections. La dernière fois, c’était 3 semaines avant de commencer mon travail d’échevine, à la Commune de Schaerbeek.
En partant, je l’avais regardé une dernière fois. J’avais jeté un coup d’œil à l’enseigne brillante et aux barreaux des grillages fraîchement repeints. J’ai repensé à un de nos collègues qui s’est suicidé, un peu avant mon départ. À mon amie qui avait perdu une partie de son doigt en bidouillant dans la machine – tout le monde faisait ça, et qui avait été licenciée parce qu’elle portait pas ses gants – personne faisait ça. J’avais regardé le contraste entre l’entrée du personnel par le vieux tourniquet, et celle des clients, avec des petits tapis chicos à l’entrée. Je me suis demandé si c’était la dernière fois que je disais au revoir à ce lieu.
Aujourd’hui, j’ai 35 ans et il m’arrive de me demander « est-ce que quitter le corps ouvrier, c’est trahir mon corps familial ? » Quand ça m’arrive de douter, je regarde mon corps éclaté de douleur, je demande à ma sœur s’il lui reste une plaquette d’Ibuprofène 600 – faut une ordonnance pour en avoir. Elle me conseille d’aller demander à mon autre sœur parce qu’elle, elle en a plus. Et je me dis « on peut, peut-être, transfuger de sa classe, mais on peut pas transfuger de son corps ouvrier ».
Les douleurs au corps, ça colle à la peau. Comme une histoire et comme un folklore. Comme un corps de famille après un déjeuner du week-end.